Rivière sereine aux rives semées d’un nombre invraisemblable de châteaux, stade nautique pour les fervents de voile, d’aviron ou de pagaie, l’Erdre est aussi un lieu de rendez-vous pour les amateurs de musique et de belle plaisance. Cette fois encore, elle nous a conquis en nous offrant un concentré de tout ce qui peut rendre une voie d’eau désirable…


Philippe et Annie dans le bassin Ceineray. En arrière-plan, le Lechalas et le Chantenay.

L’Erdre relie les canaux bretons à la Loire. En seulement 28 km, elle endosse tous les habits ! D’abord canal urbain comme ceux que l’on peut suivre en Hollande, elle forme ensuite des espaces lacustres où les Nantais viennent pratiquer voile ou aviron au pied de somptueuses demeures. Des larges et des goulets, des pleins et des déliés…, une alternance qui trouve son apogée en amont de la halte nautique de Sucé-sur-Erdre (Loire-Atlantique). La plaine de Mazerolles y a des faux airs de Shannon et la navigation s’achève, après une dernière portion aussi étroite et sinueuse que possible, au port de Nort-sur-Erdre. Cette rivière aux personnalités multiples, nous y étions déjà venus : la 1re fois, nous la quittions pour le canal, tandis que, la fois suivante, nous participions à la flottille bigarrée des Rendez-vous de l’Erdre. L’été dernier, nous avons pris le temps d’observer et de rencontrer les riverains. Nous avons passé ici 3 jours, juste le nécessaire pour apprécier l’Erdre dans sa diversité : nantaise et bourgeoise en aval du pont de Sucé, plus bretonne et rurale à l’approche de Nort-sur-Erdre, le terme amont de notre navigation.

Un équipage de vieux amis !

Le ciel est chaotique en cette fin juin, mais les rayons de soleil qui filtrent entre les nuages offrent un bel éclairage au port de Sucé-sur-Erdre. Les Nicols de la base Bretagne fluviale disposent d’un ponton, tandis que de nombreux bateaux tournent doucement autour de leur bouée dans la lumière du soir. Une configuration quasi maritime et fort agréable. Le Quattro mis à notre disposition est impeccable. Il a reçu plusieurs améliorations depuis son lancement : un propulseur d’étrave et des W.-C. électriques, autant d’équipements qui améliorent encore le confort et le plaisir de naviguer à son bord.

Annie s’affaire dans le coin cuisine de notre Quattro

Comme la plupart des bateaux Nicols de cette gamme, celui-ci dispose d’une vaste plage arrière, d’un carré-cuisine très convivial et de 2 cabines symétriques à l’avant, chacune dotée de sa salle d’eau-W.-C. Le toit est surmonté d’une terrasse avec un 2d poste de pilotage. L’installation est rapide, car nous partons peu de temps et l’équipage est habitué à naviguer et donc à voyager léger. Philippe et Annie Leroy m’accompagnent. Ils résident dans la région et naviguent à la voile, à bord de Whisper, un joli voilier traditionnel. Philippe et moi avons appris à naviguer ensemble à l’adolescence.

Otto II dans le port de Sucé-sur-Erdre.

Par-delà la carte postale !

Notre navigation se fera donc avec des marins, mais aussi avec des familiers des lieux, ce qui ici est précieux. En effet, les bords de l’Erdre sont peu profonds et il vaut mieux respecter le chenal, par ailleurs parfaitement balisé. Pratiquement toutes les rives sont privées ou tellement marécageuses qu’aucun accostage sauvage n’est possible. Il n’existe que 4 points d’escale utilisables et aucun chemin ne longe la rivière. Cela offre au navigateur la vision vierge des berges et le sentiment de bénéficier d’un privilège en disposant de cette vue depuis l’eau. La rivière est si belle et la navigation si agréable, qu’il nous faudra faire un effort pour passer derrière le rideau d’arbres et sortir de la carte postale. La voie cyclable ne borde pas la voie d’eau.

Pourtant, on se gardera de passer trop vite : il y a à visiter, à goûter et à rencontrer autour de l’Erdre. Pour commencer, ce sont les magnifiques lumières de fin du jour qui éclairent notre 1re soirée à Sucé. Elles jouent avec les façades, les coques des bateaux, mais aussi avec Otto II, une bulle de couleur qui tournoie sur l’eau tout près du pont. Cette œuvre de l’artiste plasticienne Elsa Tomkowiak offre ses couleurs et ses transparences à la vue des passants comme des navigateurs. Cette façon de mettre l’art à la portée de tous est devenue l’une des spécialités de la région avec le Voyage à Nantes, un parcours poétique aux découvertes multiples qui guide le visiteur parmi des œuvres semées au hasard des rues. Empruntant le pont à pied, nous gagnons la rive gauche de l’Erdre pour aller voir l’une des attractions les plus étonnantes de Sucé-sur-Erdre : la Maison de Blanche-Neige. Puis nous rentrons à bord, en longeant les terrasses animées qui bordent le quai.

Même si elle ne se visite pas, la Maison de Blanche-Neige est l’une des attractions incontournables de Sucé-sur-Erdre (Loire-Atlantique). J’avoue ne pas être très sensible à l’univers de Walt Disney, et c’est par pure curiosité que nous avons gravi la route qui y mène.

Pourtant, une fois devant la clôture du jardin, je n’ai pu qu’être impressionné par la somme de travail et de passion nécessaire à une telle création ! La maison, totalement baroque, est entourée d’un jardin surchargé de constructions et de décors. Tout ceci est l’œuvre de Fernand Bielle-Bidalot, un ancien compagnon du Tour de France. C’est sans doute là, en réalisant sa maquette de réception (ouvrage qu’un compagnon doit réaliser à l’issue de son Tour de France pour obtenir ce titre), qu’il a pris goût à la chose. Sa maison et les constructions du jardin constituent une sorte de chef-d’œuvre perpétuel, dont il n’a visiblement jamais su se détacher. Ce qui pourrait paraître parfaitement kitch en devient profondément touchant. Il y a du Facteur Cheval dans ce jardin ! À voir sans faute, au 55 de la ruelle Tassin.

Une anse aux faux airs de Shannon !
Le château des Rochettes.

Jardins d’eau…

Au matin, nous prenons le fil de la rivière, environnés par une légère brume qui plane sur la plaine de Mazerolles, un vaste plan d’eau prolongé par un marais sauvage. Nous y croisons un pêcheur en kayak à pédales. Un bateau-logement mouillé dans une anse sauvage nous incite à ralentir encore, alors que, tout à la quiétude de l’endroit, nous naviguions à peine à 3 km/h. Un bateau nous rattrape sans peine, c’est celui de Renan Le Vu, que nous avons rencontré sur la cale de Sucé-sur-Erdre, le matin même, alors que nous allions chercher du pain frais à la boulangerie. Malgré près de 700 km parcourus en fluvial, il est peu familier des écluses. Nous le retrouverons à celle de Quiheix, qui marque la jonction avec le canal de Nantes à Brest, et que l’éclusier lui fait franchir avec toute la prévenance due à son frêle esquif. Le cours de l’Erdre est jalonné de petits ports, mais aussi de beaux jardins aménagés le long des marais de Blanche-Noë et de La Noë Guy. Il s’agit d’étroites bandes de terre entre des amorces de canaux perpendiculaires à la rivière. Ces vestiges d’anciennes tourbières forment un environnement semi-aquatique aussi magnifique que difficilement accessible par voie terrestre. Seul un circuit cycliste, balisé au départ de Nort-sur-Erdre, permet d’aller découvrir ce microcosme préservé. Peu après Le Port Mulon, nous parvenons dans le bassin du port de Nort-sur-Erdre, au pied de l’austère façade de l’ancien moulin.

L’austère silhouette du moulin de Nort-sur-Erdre. Au 1er plan, le Skûtsje De Vrouwe
Cornelia.

“Écluseur” débutant, mais rameur confirmé
Renan Le Vu n’en est pas à son 1er coup de rame ! Il a déjà parcouru le Danube et vient de descendre la Loire depuis Roanne (Loire) jusqu’à Nantes (Loire-Atlantique).

Un périple qui a duré 21 jours, mais qui ne suffit pas à notre homme, bien décidé à rentrer chez lui, à Lorient (Morbihan), par le canal de Nantes à Brest, en empruntant à force de rames, quelque 130 écluses du canal et du Blavet. C’est lors de son escale à Sucé-sur-Erdre que le bateau nous a intrigués. Il s’agit d’un prototype en contreplaqué époxy dans lequel Renan peut s’allonger, ce qui lui évite de monter un bivouac chaque soir. Nous l’avons accompagné pour la 1re bassinée d’une longue série. Lorsque l’éclusier s’est enquis du nom du bateau pour son registre, tout le monde s’est esclaffé. Pourtant, si elle prête à rire, la devise inscrite sur le capot est évocatrice de la ténacité nécessaire pour un tel voyage. Bonne route au Maloku !

La séparation de l’église… et du clocher !

Lors des Rendez-vous de l’Erdre, le bassin grouillait de vie. Aujourd’hui, le port est juste animé par quelques aventuriers qui louent des canoës à la capitainerie et s’en vont découvrir l’Erdre sauvage, en amont du pont St Georges.

Nous rencontrons Laurent Thoméré, le patron du De Vrouwe Cornelia, un bateau hollandais à voile de 1908. À bord de ce bateau de 14,87 m, il organise des sorties sur l’Erdre, la Loire et jusqu’en mer. Des navigations où chaque passager est invité à participer à la manœuvre. Avant de partir à la découverte de la ville, nous ne manquons pas d’aller saluer Pierre-Yves Prou, le patron du chantier Ouest Nautic services, qui s’était montré particulièrement serviable lors de notre précédent passage. En ville, la 1re curiosité est l’église, séparée de son clocher par une placette… Une nouvelle église a été construite à proximité de l’ancienne et, faute de moyens pour la doter d’un clocher, l’ancien a été conservé. Nous poursuivons jusqu’au parc de la Garenne, où l’on peut visiter librement un verger de sauvegarde, animé par les Ainés ruraux, riche de plus de 200 variétés de pommes et de 60 variétés de poires. Sur le chemin du retour, nous passons à la gare, convertie en magasin de vélos. Yoann Fillâtre a répondu à un appel à projets lancé par la S.N.C.F. pour revaloriser ses locaux désaffectés. Dans sa très belle boutique, sous l’enseigne Cycl’Yo, il vend, loue et répare des vélos “musculaires” ou à assistance électrique. En redescendant vers le port, nous stoppons au Café pamplemousse. Dans ce salon de thé, épicerie fine, Jean Nguyen pro propose ses créations en matière de luminaires et d’horloges.

À Nort-sur-Erdre, est à proximité de l’église
Le Café pamplemousse, à Nort-sur-Erdre, est aussi une boutique de créateurs.

Nous devons rejoindre Sucé pour la nuit, aussi il est temps pour nous de larguer les amarres. Nous ne manquons pas au passage de soulever nos casquettes pour saluer le centenaire du chantier Merré, qui construit des bateaux de travail dans une darse de l’Erdre. Nous osons nous faufiler dans le bras qui conduit au lieu-dit Port-la-ivière à Petit-Mars. Cette dérivation charmante passe au pied du parc du château du Pont-Hus. Elle est si peu fréquentée que nous dérangeons toute une famille de ragondins dans ses activités. Peu après, nous croisons The One, un bateau-ponton piloté par Éric Brats. Cet ostéopathe a délaissé la vie parisienne pour organiser des sorties fluviales, apéritives ou non, au départ de Sucé-sur-Erdre.

Pêcheurs d’eau douce

On le sait peu, mais la pêche professionnelle en eau douce est riche de 350 entreprises, exerçant sur les fleuves, les lacs et les estuaires. Sur l’Erdre, les engins de pêche de Gilles Begaud et Alain Baillet d’AB Pêcheries de Loire sont signalisés par des lignes de bouées et un pavillon.

Il s’agit de “verveux à aile”, des pièges à poisson en filet textile. Leur très grande taille (10 m x 1,5 m) est conçue, non pas pour capturer plus de poissons, mais pour que les plus grands spécimens ne risquent pas de se blesser ou de se noyer. Le maillage sélectif est large pour laisser s’échapper tous les poissons de petite taille. Les verveux sont mouillés à l’année et relevés une à deux, fois par semaine. Le poisson est ensuite conservé en vivier jusqu’à sa commercialisation.
Ces “jardiniers du fleuve” font beaucoup pour la gestion et le respect de la ressource. L’intégralité des poissons pêchés est valorisée, souvent par les chefs étoilés des restaurants gastronomiques, ce qui permet d’assurer un chiffre d’affaires convenable à l’entreprise, tout en prélevant moins de poissons. Les brèmes, silures et autres espèces traditionnellement peu appréciées deviennent là des mets recherchés ! Les Nantais peuvent commander en ligne un sandre, un brochet ou les délicieuses conserves mitonnées en Vendée à partir des produits maison. Outre l’Erdre, AB Pêcheries de Loire dispose, en fermage, de plusieurs lots de pêche sur la Loire, la Maine ou encore la Sarthe.

Quelles folies !

Après une belle nuit, nous franchissons l’arche du pont et nous dirigeons vers Nantes. De ce côté, le paysage est superbe, mais nettement moins sauvage que vers le nord. De magnifiques parcs jalonnent les rives, ouvrant la perspective sur des villas cossues ou de nombreux châteaux d’armateurs, les folies nantaises. À proximité des pointes rocheuses, nous remarquons des lignes de bouées signalisées par un pavillon fluo. Celles-ci indiquent les engins d’AB Pêcheries de Loire, dont les bateaux sont basés à Port Jean. C’est juste de l’autre côté de l’anse, à Port Breton, que l’on trouve les installations du S.N.O. Depuis 1882, le club nautique nantais historique a formé bien des navigateurs, dont Lomane Valade, sacrée championne du monde d’Optimist en juillet dernier. Le club-house recèle une multitude de trophées et de demi-coques ! Les coteaux qui dominent le S.N.O. sont plantés de vignes.

The One, pour des sorties apéritives ou non.
Le château du Pont-Hus, au bord d’une dérivation charmante.

Ce sont celles du Domaine de Port Jean, le seul des bords de l’Erdre. Cyrille Bécavin produit là un vin frais, léger et fruité à souhait ! Un peu en aval, on remarque des vaches et des chevaux à la mine fatiguée qui pâturent au bord de l’eau. Ce sont les patients des élèves de l’école vétérinaire installée à proximité. Cette section de l’Erdre est celle qui compte les plus beaux châteaux (la carte de l’Erdre navigable, diffusée gratuitement par l’office de tourisme Erdre canal forêt, n’en indique pas moins de seize !). Par contraste, les façades du petit village de Port la Blanche semblent bien modestes… La circulation sur la rivière se fait plus dense à l’approche de la métropole : voile, aviron, paddle-board… mais aussi hors-bord ou bateaux électriques. À hauteur de Port Boyer, une navette fluviale relie la ville au quartier des Facultés.

Le canal de Versailles !

L’entrée de la ville est bordée de nombreux bateaux-logements colorés. À partir du très beau pont Général-de-la-Motte-ouge, on pénètre réellement dans le centre-ville de Nantes.

À Nantes, l’art est partout !
(Petrol cargo ou Water cargo de Romuald Hazoumé dans la cour
du château des Ducs-de-Bretagne).

L’Erdre y cerne l’île de Versailles, dont l’un des bras est aménagé en port et l’autre conduit au bassin Ceineray en longeant des quais animés. Le pavillon de la capitainerie est relié à la ville par une haute passerelle métallique. L’ensemble de l’île est aménagé en un très agréable jardin japonais. Tout autour, de nombreux bateaux proposent des nuits à bord et des sorties occasionnelles. C’est une belle manière de séjourner à Nantes, avec l’opportunité de naviguer et d’échanger avec des passionnés. Il serait fastidieux de les citer tous, mais la capitainerie saura vous renseigner. Depuis le bassin Ceineray, on peut voir l’entrée du tunnel St-Félix. L’ouvrage, régi par un alternat, permet de gagner la Loire. Par défaut, le feu est vert pour les bateaux avalants. La ville de Nantes est agréable et dynamique. Fluvial y a fait escale et nous avions parcouru les quais de Loire à l’occasion de Débord de Loire. Aussi, cette fois nous nous consacrons aux abords de l’Erdre.

La capitainerie située sur l’île de Versailles est desservie par une passerelle.

Pour ceux qui disposent de temps, le port de l’île de Versailles, avec la station de tramway toute proche, est parfait comme camp de base pour aller découvrir la ville. Sans même s’éloigner du bateau, on peut aller prendre un verre à la terrasse du café-concert la Lune froide ou déjeuner au soleil chez Pépé guinguette, un bateau-restaurant. Lors de vos balades, gardez l’œil ouvert, la ville est riche de bateaux d’intérêt patrimonial comme le Chantenay, qui servait d’omnibus fluvial, ou le Lechalas, vedette à vapeur des Ponts et Chaussées. Deux bâtiments généralement amarrés au bassin Ceineray. Nous ne pouvions venir à Nantes sans aller saluer Anne de Bretagne en son château. La forteresse est impressionnante. Les douves, désormais aménagées en promenade, sont accessibles depuis les remparts grâce à un toboggan ! Le pont-levis fraîchement rénové permet d’accéder à la cour et au château, où sont exposées des œuvres de l’artiste béninois Romuald Hazoumé. Les rues environnantes sont animées de belles vitrines colorées, comme celle de la librairie Lis tes ratures, spécialisée dans les livres anciens, rares ou curieux. En revenant vers le bateau, nous passons devant la façade du conseil départemental de Loire-Atlantique : une architecture contemporaine qui reste ancrée dans la tradition d’un patrimoine riche et varié, à l’image de la ville de Nantes. Nous retrouvons l’Erdre, ses rives verdoyantes, ses parcs, ses châteaux et son cours élégamment piqueté de voiles qui nous accompagnent sur le chemin du retour.

Texte et photos Olivier Chauvin